Pourquoi les émeutes urbaines sont un problème géopolitique
- Jean Dominique Merchet

- il y a 1 jour
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Après les violences de samedi soir, Yves Lacoste et Ibn Khaldoun nous éclairent sur les rivalités de pouvoirs pour le territoire.
Le grand géographe Yves Lacoste définit ainsi la géopolitique : «Par géopolitique, il faut entendre toute rivalité de pouvoirs sur ou pour du territoire», écrit celui qui a redonné tout son aura à cette discipline.
Nous avons pu l'observer samedi soir, 30 mai, à l'occasion des violences urbaines faisant suite à la victoire du PSG. Ces émeutes relèvent en effet d'un conflit de territoires urbains, selon une logique "chez eux" vs "chez nous". Cela ne présage pas des lendemains qui chantent...
Les images et les récits témoignent que les troubles à l'ordre public ont été provoqué majoritairement par des jeunes garçons venus des quartiers périphériques et souvent issus de l'immigration. Et ce n'est pas la première fois.
À Paris, les incidents ont eu lieu essentiellement dans les "beaux quartiers" : Champs-Elysées, Trocadéro, Porte de Saint-Cloud, Arc de Triomphe... également sur le périphérique, comme aux Halles ou à la République. Peu ou pas d'incidents sont signalés en banlieue parisienne/
On retrouve la même géographie en province : à Grenoble, Rennes, Strasbourg, Clermont-Ferrand , Bordeaux, Orléans, Pau... au total, une soixantaine de villes, les incidents se sont déroulés au centre-ville. À noter, le calme de Marseille : là encore l'explication peut être "géopolitique" et territoriale : on est sur une terre de l'OM, pas du PSG - le grand rival...
Samedi soir, nous avons donc vu des groupes jeunes de la périphérie quitter leur "chez nous" pour aller "chez eux" - dans les quartiers bourgeois du centre, où ils se sentent complètement étrangers. C'est une forme de conquête temporaire d'iun territoire ennemi, une prise de gage symbolique (et parfois matérielle), dont on aurait tort de négliger la dimension politique - même si elle n'est évidemment pas formulée comme telle par les intéressés.
Si l'on suit le grand historien arabe Ibn Khaldoun (1332-1408), cela peut s'apparenter à une razzia de nomades : « Les Bédouins arabes ne dominent que les plaines, car ils sont, par leur nature sauvage, des gens de pillage et de corruption. Ils pillent tout ce qu’ils peuvent prendre sans combat ni risque, puis fuient vers leur refuge dans le désert. Dès qu’ils rencontrent une difficulté ou un obstacle, ils l’abandonnent et cherchent une proie plus facile. »
De même, Ibn Khaldoun est éclairant avec sa notion d'«asabiyya» l'un des concepts centraix de sa sociologie. On peut la définir comme une solidarité de groupe, un sentiment d’appartenance collective ou un esprit de corps. À l’origine, elle repose sur les liens de sang, mais elle peut naître de la cohabitation prolongée, de la religion, d’idéaux communs ou d’intérêts partagés, même sans parenté. Ibn Khaldoun constate qu'elle est plus forte chez les nomades que chez les sédentaires.
Evidemment, l'analyse du grand penseur arabe du XIVe siècle n'est pas directement applicable à notre situation présente - mais comme Le Prince de Machiavel, elle peut, très utilement, être transposée dans des termes contemporains et continuer à nous éclairer.
Ce conflit de territoires, projeté dans les centre-villes, est relativement récent dans notre pays. On l'avait déjà observé, sous une autre forme, lors de la crise des Gilets Jaunes. Contrairement aux manifestations sociales traditionnelles, qui se déroulent dans l'Est parisien (République-Nation-Bastille), les Gilets Jaunes sont d'emblée venus dans les quartiers plus riches de l'Ouest parisien. On constata alors que les "jeunes des cités" s'étaient globalement tenus à l'écart des Gilets Jaunes. Ce n'était pas la même sociologie, pas la même "asabiyua" aurait dit Ibn Khaldoun.
Jusqu'à ces dernières années, la "rivalité de pouvoirs pour un territoire" s'exercait principale dans le contrôle des cités de banlieue par des groupes de jeunes et/ou de délinquants liés au trafic de drogue. La police y accède difficilement, de même que les pompiers ou les services de secours. On a appelé cela "les territoires perdus de la République" ou "les zones de non-droit". Même si elle le regrettait, la majorité de la population française et notamment ces catégories supérieures, y restait globalement indifférente pour une raison simple : cela ne se passait pas "chez nous", mais "chez eux". En clair, qu'ils se débrouillent... tant que l'on est tranquille "chez nous".
Cette période semble prendre fin : depuis les "sanctuaires" de la périphérie, des «raids» spontanés d'appropriation temporaire du territoire sont désormais menés contre les zones centrales. Un récent épisode à La Baule, station balnéaire chic à portée de train des quartiers populaires de Nantes, l'a montré, suscitant une vive émotion.
La géopolitique est une méthode qui permet de décrire des conflits, sans préjuger de la justesse des causes des uns et des autres. Mais, comme le disait Charles Péguy : «Il faut toujours dire ce que l’on voit ; surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit.»



Merci pour cette analyse. Au vu de la faiblesse insigne du pouvoir en place, "cela ne présage pas des lendemains qui chantent" effectivement. La Coupe du Monde de Football débute la semaine prochaine. Avec non seulement la France mais aussi le Maroc et l'Algérie... ça promet !