«Le porte-avion est devenu un système d’armes dépassé»
- Jean Dominique Merchet
- il y a 10 heures
- 3 min de lecture
Une tribune libre du général (2S) de l'armée de Terre Bernard Cochin.

Nous publions cet article du général Cochin, qui dit tout haut ce que nombre de terriens et d'aviateurs expriment en privé. Place au débat !
«La courte histoire navale du cuirassier Bismarck (dix mois entre sa mise en service en août 1940 et son coulage en mai 1941) démontre que l’effet de puissance envisagé n’est pas nécessairement un avantage majeur et concentre d’emblée l’effort de guerre contre lui pour en diminuer voire éliminer
l’impact.
La France a décidé en 2018 de construire un nouveau porte-avion de nouvelle génération (PANG) à propulsion nucléaire destiné à remplacer en 2038 le Charles de Gaulle, avec un tonnage 75% supérieur et équipé de catapultes électromagnétiques sous licence américaine. Armé par 2000 personnels, d’un tonnage d’au moins 80 000 tonnes, de 310 m de long, son parc aérien sera de 30 à 40 aéronefs, soit la totalité actuelle du parc aéronaval Rafale. Son coût estimé de 10 à 15 milliards d’€ sera certainement dépassé si l’on anticipe les mêmes dérives budgétaires que pour le Charles de Gaulle (18%).
La comparaison d’avec le Bismarck peut être mise en avant. Bien que comparaison ne soit pas raison, plusieurs conclusions peuvent être tirées de ces deux exemples, la première étant le pourquoi d’une telle prise de risque. C’est en effet mettre tous ses oeufs dans un même panier, vouloir s’offrir un bijou de grande valeur quand on n’a pas même de quoi équiper et armer une armée de Terre conventionnelle, et faire le pari, très risqué à vue d’aujourd’hui, que les conditions du champ de bataille maritime n’évolueront pas d’ici 2038. Or tout semble indiquer le contraire.
Les conditions du combat ont en effet complètement et très rapidement évolué du fait notamment de quatre avancées majeures : l’entière transparence des champs de bataille terrestre, aérien et maritime (aux sous-marins près, mais pour quelle durée ?), les drones qui préfigurent une guerre robotisée de type science-fiction, l’hypersonique qui débute sa phase d’utilisation courante et enfin l’intelligence artificielle et bientôt quantique.
Dans le cadre du combat naval, le futur PANG sera une cible de choix, lente et pataude, offerte à l’agilité des essaims de drones marins ou autres dont les capacités de destruction ou de neutralisation déjà démontrées n’en sont encore qu’à leurs débuts très prometteurs.
La projection de puissance et la démonstration de force risquent ainsi dans un avenir très proche de devoir s’user dans des manoeuvres d’évitement aux dépens de la mission de force comme ce fut le cas pour le Bismarck. C’est perdre la guerre avant la guerre…
Perdre la guerre avant la guerre
Un porte-avion est sans doute devenu aujourd’hui un système d’armes dépassé, une sorte de réminiscence historique datant de la deuxième guerre mondiale, dont on n’a d’ailleurs jamais constaté qu’il a emporté la décision. La gesticulation actuelle des Américains face à l’Iran apportera sans doute une réponse plus précise. Mais on peut toutefois considérer que des bases aériennes
positionnées à des carrefours stratégiques seraient sans doute plus efficaces et d’une vulnérabilité moindre. Et sans doute moins onéreuses en termes d’emploi si l’on considère l’énorme coût quotidien de mise en oeuvre d’un groupe aéronaval. La France ne manque pas de bases fixes tout autour du globe.
Si on compare les coûts, 10 à 20 milliards à dépenser sous deux à trois lois de programmation successives d’ici 2038 ne sont pas un effort insurmontable, mais encore faut-il en justifier l’utilité.
Une base aérienne coûte autour de 3 à 8 milliards d’€ hors aéronefs. On peut en déduire qu’on pourrait construire ou aménager plusieurs bases aériennes fixes avec le coût du PANG avec pour avantage d’assurer une permanence d’alerte et des capacités lourdes et quasi immédiates d’intervention dans nos zones d’intérêt stratégiques éloignées, indo-pacifique notamment.
Autrement dit, les porte-avions Djibouti, Réunion, Nouméa, Polynésie remplaceraient avantageusement le seul PANG avec certes une perte de savoir-faire technique, toutefois limitée par les mises à niveau successives du Charles de Gaulle, mais il n’est pas utile de faire effort sur ce qui
semble devenir obsolète.
L’idée de puissance européenne tant mise en avant et jamais réalisée trouverait sans doute là un point d’application et de partage des charges. Et l’indépendance technique serait préservée car il est quand même plus qu’étonnant que la France s’en passe sciemment d’emblée pour son futur PANG
et soumette à une double clé ses capacités de catapultage.
Risquer de voir le PANG coulé ou neutralisé d’emblée « à la Bismarck » n’est pas une vue de l’esprit. Et il n’est jamais trop tard pour rebasculer les efforts dans des stratégies d’armement moins risquées.
En résumé, on peut dire qu’il faut enlever les spectaculaires lunettes top-gun et chausser de biens bonnes bésicles qui ont fait leurs preuves !»