La France a-t-elle des ennemis ?
- Jean Dominique Merchet

- 13 janv.
- 3 min de lecture
Un article de la Revue des deux mondes : «Il n’existe, au fond, que deux types de guerres : celles que l’on choisit et celles que l’on subit»

Voici l'extrait d'un article que j'ai publié dans le numéro de novembre de la Revue des deux mondes.
Heureux pays ! La France n’a pas d’ennemis. Si l’on en croit les documents officiels, elle n’aurait en effet que des « compétiteurs stratégiques ». Magie de l’euphémisme diplomatique. Lisons ainsi la version la plus récente de la Revue nationale stratégique, publiée le 14 juillet 2025. Validé par le président de la République, ce texte fixe les grandes orientations de la défense nationale, après avoir décrit l’état du monde.
Le mot « ennemi » n’y apparaît que deux fois, pour constater que « le Kremlin désigne durablement et régulièrement, dans ses déclarations officielles, la France et les Européens comme ennemis » et que « la Russie qualifie elle-même l’Europe d’ennemie ». En revanche, la réciproque n’est pas vraie. Vu de Paris, Moscou n’est pas un ennemi, mais un « compétiteur stratégique » décrit comme « désinhibé ». Cette notion de « compétiteur stratégique » est apparue récemment dans la doctrine française, lors de la publication en 2017 de la première Revue stratégique de défense et de sécurité nationale.
Il s’agit en fait d’un simple copier-coller du terme strategic competitor, utilisé par les États-Unis dès le début des années deux mille. Depuis le Livre blanc de 1972 et jusqu’en 2017, les autorités françaises employaient de préférence la notion d’« adversaire », voire d’« adversaire potentiel », pour qualifier l’Union soviétique puis la Russie. D’ennemis, point ! Légitime souci d’éviter l’escalade verbale, d’ailleurs partagé par la Russie, au moins diplomatiquement dans ses documents et discours officiels.
Pour le Kremlin, l’Otan n’est pas un ennemi (враг, vrag), mais une « menace existentielle » et un « adversaire stratégique ». Et l’Otan rend la pareille à la Russie en parlant de « menace directe la plus significative et immédiate ». On le voit, employer explicitement le mot « ennemi » pour désigner l’autre reviendrait à se considérer en état de guerre avec lui. La prudence du vocabulaire est légitime.
Il n’existe, au fond, que deux types de guerres : celles que l’on choisit et celles que l’on subit. Depuis plusieurs décennies, les Occidentaux en général et les Français en particulier vivent – ou vivaient ? – dans un grand confort géopolitique, dont les générations précédentes n’ont pas eu le bonheur de goûter le luxe : le confort des guerres choisies. Celles que nous décidons de mener, librement, pour la défense de nos intérêts ou de nos valeurs.
Cette situation nous a fait oublier une réalité vieille comme le monde : si quelqu’un décide que vous êtes son ennemi, vous l’êtes et il devient le vôtre, même si vous estimez être animé des meilleures intentions. Vous n’avez pas le choix. Désigner son ennemi serait l’essence même de la politique, assurent de nombreux théoriciens, à la suite du grand juriste allemand Carl Schmitt. Dans son célèbre ouvrage La Notion de politique, Carl Schmitt affirmait que « le concept du politique se ramène à la distinction de l’ami et de l’ennemi ». Et d’ajouter que cette « distinction implique, en dernière analyse, la possibilité d’une guerre ». Cette vision pessimiste a été notamment défendue en France par Julien Freund, mais critiquée par le philosophe allemand Jürgen Habermas, partisan d’une vision libérale de la politique, comme espace de délibération rationnelle.



En même temps pendant vingt ans on s'est évertué à faire de la Russie notre ennemi (Sans le dire évidemment et sans employer le terme, évidemment. Ou de l'hypocrisie de ne pas appeler un chat un chat ?).
On a atterri en tous cas très loin en effet des demandes de rapprochements des russes des années 90 et jusqu'au milieu des année 2000 (Avec Poutine.), rejetées avec tellement de mépris et de dédain.
On récolte ce que l'on sème.
Le camp des atlantistes a finit par gagner finalement, "pour notre plus grand bien"...
Certains disent même qu'on les a presque délibérément jetés dans les bras, grands ouverts, de la Chine. Là par contre en matière de rationalité, aussi !